Marc Moreau

Photographe: Kader Hadjadj

Edouard Persons a rencontré MARC MOREAU. Danseur à L’Opéra de Paris, Marc a évidemment, la grâce de sa pratique. Chaque geste de son quotidien est emprunt d’une douceur et d’une retenue qui témoignent de la maitrise de son corps. Mais loin de la caricature que peut parfois susciter son métier, Marc est un jeune homme de 29 ans bien dans son époque: drôle, ouvert, amical, éclectique….

A quoi ressemble son enfance et son adolescence quand on commence la danse à l’âge de 4 ans et qu’on rentre à l’École de danse de l’Opéra à 11 ans?

Quitter sa famille à l’âge de 4 ans et se retrouver dans une famille d’accueil peut être difficile à vivre mais d’aller à la Rochelle dans l’une des meilleures écoles de danse de province m’a permis d’être dans mon élément. Ma passion pour la danse et le bonheur que cela pouvait me procurer m’ont permis de passer au-delà de cette enfance atypique. Soutenu évidemment par ma famille.

Comment as tu débuté ta carrière après ces années de formation? Peux tu nous expliquer quelle est l’évolution dans le parcours professionnel d’un danseur? Comment se construit une carrière?

L’entrée dans la compagnie de l’Opéra de Paris passe obligatoirement par un concours. Des années de formation à l’école de l’Opéra mais tout est remis en jeu lors de ce concours avec l’espoir de faire partie de cette compagnie. Une variation imposée, une variation libre du répertoire de l’Opéra pour une durée totale de 3 minutes. Faire ses preuves, susciter le désir et obtenir son droit d’entrée. Commence alors une nouvelle étape. Les grades, cinq au total, toujours par le biais du concours annuel qui te permet d’accéder jusqu’au rang de premier danseur. Ensuite le titre de danseur étoile se fait sur nomination par la direction. Il faut se remettre en question en permanence, savoir relever les défis qui nous sont lancés, saisir sa chance quand une occasion se présente et surtout travailler.

Marc Moreau

On a souvent associé l’apprentissage et la pratique de la danse classique à des corps meurtris, en souffrance, au sacrifice… L’idée qu’un danseur doit souffrir en silence et cacher sa douleur pour ne montrer que la beauté du geste a encore la vie dure. Qu’en est-il pour toi? Quel est ton rapport à ton corps?

Le corps des danseurs est mis à rude épreuve. Le connaître, l’apprivoiser et savoir explorer ses limites. Il y a une contradiction entre la jeunesse, la fougue, la volonté de performance et plus tard la maturité. Des âges où le corps, le mental évoluent. Il y quatre ans un problème de dos m’a cloué au lit pendant un an. Une épreuve difficile mais qui permet d’apprendre à s’écouter, à prendre conscience des premières alertes qui peuvent malheureusement nous empêcher d’évoluer.

Tu t’es souvent démarqué dans des oeuvres plus contemporaines? Peux tu expliquer pourquoi? Quelle est ta relation avec le répertoire classique?

Ma formation est la danse classique. Je garde un intérêt profond pour cet art , le répertoire riche qu’il comporte et le plaisir de pouvoir se produire sur scène dans des ballets célèbres. Mais il est vrai qu’avec la collaboration de chorégraphes contemporains, plasticiens, metteurs en scène, l’Opéra de Paris s’est ouvert à de nouvelles techniques qui composeront le répertoire nouveau de l’Opéra. C’est une chance de pouvoir rentrer dans l’univers de ces artistes, de se retrouver en studio de répétition avec eux, de créer ou reprendre une de leurs pièces célèbres. On quitte parfois les chaussons de danse mais pour explorer de nouvelles énergies, de nouvelles sensations, de nouveaux langages. Les cultures, les influences de ces artistes me nourrissent énormément et m’enrichissent artistiquement.

Marc Moreau

Tu as été mis en avant par Benjamin Millepied, qui était jusqu’à récemment directeur du ballet de l’Opéra de Paris, et qui voulait dépoussiérer cette institution. Peux tu nous parler de cette période et du travail avec Benjamin Millepied? Et comment se dessine l’avenir à L’Opéra de Paris?

J’avais eu la chance de collaborer avec Benjamin sur un de ses projets avant qu’il ne soit nommé à la direction de l’Opéra. J’ai un grand respect pour tout ce qu’il a amené au sein de l’Opéra et pour ce qu’il est. Au-delà de son énergie débordante, de son envie de bouger les codes, il a imposé une structure médicale et alimentaire pour encadrer les danseurs. Il a géré à la fois son rôle de directeur mais également de chorégraphe. Notamment dans des pièces que j ‘ai eu la chance d’interpréter et qui m’ont données tellement d’émotions. C’est pour moi une magnifique rencontre. Que la direction de l’Opéra soit dorénavant assurée par Aurélie Dupont est une chance. Hormis l’admiration artistique et humaine que nous avons tous pour elle, elle connaît très bien la maison, son fonctionnement. Sa carrière est une référence et je suis sûr qu’elle va porter la compagnie de l’Opéra, nous accompagner, nous guider.

Il faut juste lui laisser le temps .

Quant on a une discipline et une hygiène de vie imposées par son art et sa profession, quel est notre rapport au quotidien?

Dormir, pouvoir s’accorder des moments de liberté, de récupération. Et surtout quand les enjeux sont important, resté concentré sur son objectif. Ne pas s’éparpiller.

Tu es un jeune homme totalement ancré dans ton époque. Du coup, quel est ton rapport à la scène, à la représentation dans un art jugé parfois, à tort, comme obsolète?

Le fait de pouvoir collaborer avec tous les artistes, designers, chorégraphes, plasticiens contemporains, tous riches artistiquement, me font prendre conscience que j’ai une chance incroyable. Se lever le matin et aller exercer son art est tellement excitant que pour rien au monde je ne souhaiterai changer ma vie.

Marc Moreau

Que peux tu dire à une jeune génération qui peut parfois méconnaitre le monde de l’Opéra, des ballets et de la danse pour les inciter à venir te voir sur scène?

Aujourd’hui, via internet, la visibilité de l’Opéra existe. Mais pousser les portes de Garnier pour vivre un moment en « vrai » vous procure des sensations insoupçonnables . Le lieu chargé d’histoire, les ballets, les scénographies, les émotions… sincèrement aucun spectateur ne peut rester insensible. Le public peut aimer, ne pas aimer mais en aucun cas ne pas rester insensible .

Quels sont tes prochains spectacles et projets?

Je commence dans les jours a venir une nouvelle création signée Justin Peck. C’est un jeune chorégraphe américain qui connait déjà un grand succès aux Etats Unis. Puis dans la même soirée une oeuvre de Balanchine « Brahms-Schonberg Quartet » dont les décors et les costumes ont été confié à Karl Lagerfeld. Ce sera du 2 au 15 juillet à l’Opéra Bastille.

TOP TEN

Quel est pour chaque catégorie citée ci dessous ton favori?

La ville?

Paris

La marque de mode?

AMI, la marque créée par Alexandre Mattiussi

Le designer?

Riccardo Tisci. J’ai eu la chance de le rencontrer a l’Opera sur une création pour laquelle il a imaginé les costumes. J’ai adoré le voir travailler tout au long du processus… c’ était fascinant!

Le parfum?

Portrait of a Lady de Frederic Malle

Le film?

A Single Man de Tom Ford

Le livre?

Lettre d’une inconnue de Stefan Zweig

La musique?

Alternative et Electro  (James Blake, James Vincent McMorrow…)

Le restaurant, bar ou club?

Richer et Silencio

L’icône?

Beyonce

Le souvenir?

C’est difficile de n’en garder qu’un!  Je dirais l’an dernier… A l’Opéra Garnier , pour la « première » d’un duo que Benjamin Millepied a créé pour Aurélie Dupont. Son partenaire se blesse, je le remplace a la dernière minute! De se retrouver tout seul sur cette scène et de partager ce duo de 20 min avec Aurelie Dupont, reste pour moi Le moment, Le souvenir.